Dans les années 50, l’humanité s’est retrouvée face à un défi colossal : nourrir une population en explosion. La réponse fut industrielle. On a produit, stocké, transporté des calories. Maïs, blé, riz. Des céréales à haute densité énergétique, devenues la base de notre pyramide alimentaire… et de celle des animaux que nous élevons. Peu à peu, les savoir-faire ancestraux ont été sacrifiés sur l’autel du rendement.
Lorsque j’ai voulu appliquer notre cahier des charges Féroce à la filière volaille, je ne mesurais pas encore l’ampleur du défi. J’ai appelé François Bloc, responsable du pôle animal de la coopérative Natup (5 000 agriculteurs, 1,5 milliard de CA annuel). En 30 ans de carrière, personne ne lui avait jamais posé une question comme celle-ci. Il a souri, intrigué. Et il a dit : "Allons-y."
Réinventer l'élevage volaille
Mais en cherchant dans la littérature agronomique, il n’a rien trouvé. Aucun précédent. Il fallait tout réinventer. On partait d’une page blanche.
Première question : comment nourrir un poulet sans maïs ni soja ?
Je proposais : des parcours en plein air, de l’herbe, des insectes, des vers.
Mais les poules sont craintives, elles restent souvent collées aux portes du bâtiment.
Alors ? Et si on plantait des arbres ? Des abris naturels pour stimuler leur curiosité.
Et des races rustiques, plus aventureuses ? Leur croissance lente compenserait l’absence de maïs.
Mais à 110 jours d’élevage (contre 45 en standard), les coqs deviennent… de vrais coqs. Et là, les problèmes hormonaux commencent : bagarres, domination, stress.
Chaque solution ouvrait une nouvelle question.
Finalement, en croisant savoirs agronomiques, expériences d’éleveurs et exigences nutritionnelles Féroce, nous avons posé les bases d’un modèle unique en France :
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une race ancienne, choisie pour sa rusticité et son goût,
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un aliment 100 % sur-mesure, sans maïs ni soja,
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un protocole vétérinaire ultra-limité : seulement les deux vaccins obligatoires, zéro ARN, zéro chimie.
Lancement du premier essai
Restait à trouver des éleveurs prêts à nous suivre. Sur 35 rencontrés, seuls deux ont accepté. Un engagement fort, car le risque est réel : le paiement arrive en fin de cycle, au poids final. Une croissance trop lente, et c’est une perte nette.
La semaine dernière, je suis allé les voir. Les premiers résultats sont tombés : zéro mortalité, courbe de croissance parfaite. J'ai senti à quel point ils étaient soulagés… et fiers de participer à cette aventure, d'être les pionniers d'un nouveau mouvement.
Le problème de la grippe aviaire
Il reste un défi majeur : la grippe aviaire. Présente chez les oiseaux sauvages, elle contamine les volailles lors des migrations. En cas d’alerte, plus aucun élevage n’a le droit de laisser sortir ses poules, même en bio, même en plein air.
Je suggère naïvement de poser des filets sur les parcours. Malheureusement, ils seraient inefficaces car les fientes passent à travers.
La réalité, c’est que dans ces périodes, la quasi-totalité des volailles "plein air" n’ont jamais vu la lumière du jour.
Et pourtant, je suis fier de ce que nous construisons.
Je me souviens encore de ma visite dans un élevage intensif, lorsque j’étais étudiant. Un cauchemar éveillé : l’odeur d’ammoniac, les poules entassées au point de se marcher dessus, les cadavres au sol intégrés à la litière.
Ici, c'est tout l'inverse.
Dans nos deux fermes pilotes, les volailles ont de l’espace, vivent sur une litière de paille, courent, se perchent, explorent. L’air y est respirable, sain, grâce à la faible densité et à l’aération naturelle des bâtiments.
Elles vivent. Vraiment.
Au-delà du bien-être animal, je suis convaincu — même sans encore disposer des analyses — que la valeur nutritionnelle de leur chair sera elle aussi hors norme :
profil d’acides gras, richesse en oméga-3, diversité de micronutriments d’intérêt... Nous sommes en train de réinventer la volaille, de la racine jusqu’à l’assiette.
Et je dois l’avouer : il y a quelque chose d’exaltant à ouvrir cette voie, à être les premiers à oser.
📆 Rendez-vous en janvier (si tout va bien) pour découvrir les deux premiers produits issus de cette filière unique :
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un haché de volaille : ailes, cuisses, peau, foie, cœur et gésiers,
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et des blancs de poulet, classiques en apparence — mais issus d’un élevage radicalement différent.